Dans cet épisode D’Outre-Tombe, Anaël et Tommy vous invitent à faire connaissance avec La Chevalière de Fréminville, savant·e du XIXe siècle et icône queer brestoise.
Notre invitée est Christèle Fraïssé, maîtresse de conférences à l’Université de Bretagne Occidentale spécialiste des représentations sociales des sexualités et du genre.
Pour que toutes et tous puissent profiter de l’émission, vous retrouverez ci-dessous le replay en podcast et sa retranscription.
La retranscription est en cours… à très vite !
Tommy Kajl : Et ça y est, décembre est arrivé !
Anaël Durand : Son cortège de musiques relous, ses cadeaux pourris, ses sapins en forme de plugs dorés dans les vitrines de magasins…
TK : Arrête d’être rabat-joie, c’est aussi le chocolat chaud ! C’est les films de Noël, c’est sortir ! Faut aller voir des comédies musicales en live, aller voir du cabaret… Non, ne me regarde pas comme ça, je sais très bien que t’en as toujours dans ton agenda de décembre.
AD : D’ailleurs, il y a le Drag Fire au Vauban le 14 ! Il va y avoir Cosmic Brigitte…
TK : Ça y est, c’est parti…
AD : Aka, René·e, Suzy, Nyxie, Pedro Mantik, Roméo Lapine, Épectase…
TK : C’est sympa, mais à propos de figures LGBTQIA+…
AD : …Nova Nox !
TK : …Est-ce que tu savais qu’une des pionnières du travestissement était brestoise ?
AD : La Chevalière ?
TK : La Chevalière de Fréminville !
Felix Mendelssohn : Les Hébrides ou La Grotte de Fingal, op.26, Ouverture, 1832
Berliner Philharmoniker, dir. Herbert von Karajan (extrait 1 )
AD : Christophe-Paulin de La Poix de Fréminville est aujourd’hui connu comme officier de Marine, naturaliste et archéologue. Il naît à Évry-sur-Seine, le 24 janvier 1787. Son père, Élisabeth Théodore de La Poix de Fréminville…
TK : Son père, Élisabeth? Il va falloir que tu m’expliques.
AD : À l’époque, c’est comme Anaël en fait, c’est épicène. C’est porté à la fois par les hommes et par les femmes.
TK : Ah d’accord.
AD : Sa mère, Marie-Adélaïde de Chézy, est fille d’ingénieur hydrolicien sous l’Ancien Régime. C’est à lui qu’on doit le développement de l’équation qui permet un écoulement uniforme de l’eau. Vous me dites qu’on s’en fout un peu, mais c’est grâce à lui qu’on a des canaux dans le monde entier, dont celui de Panama.
Dans cette famille de tronches, on a également un frère cadet qui est officier de Marine comme Fréminville qui s’appelle Antoine-Louis. Et à propos de Fréminville, il se marie en 1815 avec Adélaïde-Marie-Joséphine de la Noüe. Ils ont ensemble deux enfants, Raoul en 1816 et Élisa en 1817.
TK : La carrière dans la Marine de Christophe-Paulin commence très tôt, en 1801, alors qu’il n’a que 14 ans. Il commence aide de camp du responsable de la défense navale du port de Brest, Latouche-Tréville, qui est un aristocrate, héros de la Guerre d’Indépendance des États-Unis, qui a voyagé avec La Pérouse sur l’Hermione, qui a même voté pour l’abolition des privilèges de la noblesse.
AD : Il faut savoir que Fréminville n’a pas juste une fonction honorifique auprès d’un grand général. Il participe vraiment à des conflits. Il va notamment affronter l’amiral Nelson au large de Boulogne-sur-Mer à bord de l’Etna à cette période.
TK : Il est même blessé au combat en 1803 alors qu’il est enseigne de vaisseau et quelques années plus tard, on le retrouve en train de chasser des baleiniers anglais sur les côtes du Pôle Nord à bord de la Sirène. À ce moment-là, il est major des signaux et hydrographe. Alors Anaël, est-ce que tu peux nous expliquer ce que c’est ?
AD: Un hydrographe sur un bateau, c’est la personne qui va être chargée de relever les fonds marins, surveiller les courants et en gros, s’assurer de la fiabilité des cartes marines qui sont employées pour la navigation.
TK : Important, donc, à bord ! En 1811, alors qu’il a 24 ans, il est promu lieutenant de vaisseau et quelques années plus tard, il va s’installer à Brest l’année de son mariage en 1815. Ça sera un peu son point de chute alors qu’il navigue au large de l’Afrique, de Dakar, de l’île de Gorée, les Amériques, les Pôles… Et sa carrière culmine en 1827 quand il est nommé capitaine de frégate.
Felix Mendelssohn : Les Hébrides ou La Grotte de Fingal, op.26, Ouverture, 1832
Berliner Philharmoniker, dir. Herbert von Karajan (extrait 2 )
AD : On vous l’a dit en début d’émission, Fréminville est connu pour être un naturaliste et un archéologue. Il trouve le temps, en parallèle de cette carrière militaire bien remplie, de se spécialiser dans la Bretagne médiévale, les Templiers et les études celtiques. En 1810, il rejoint l’Académie celtique, qui est l’actuelle Société des Antiquaires de France, qu’il préside en 1816. Et dès 1819, on a des publications de nature historique qu’il produit avec des poèmes du XVIe siècle qu’il a transcrits. En 1827, l’année où il est nommé capitaine de frégate, des Antiquités de la Bretagne paraissent.
Et cette période des années 1830, elle est très intéressante du point de vue des sciences parce que dans l’archéologie, le monde bascule entre une collecte pour le plaisir – qui va correspondre à aller se promener dans un champ, trouver des antiquités pour les mettre dans son cabinet de curiosité et les montrer à ses potes – à une pratique de la collecte pour la publication, quelque chose de beaucoup plus rigoureux, avec une diffusion des recherches qui sont effectuées. Et Fréminville va s’inscrire dans cette nouvelle dynamique. En 1836, on lui doit un Voyage dans le Finistère, qu’il double en 1844 avec le Guide du Voyageur dans le Département du Finistère, et cette fois le titre à rallonge du XIXe nous en dit un petit peu plus sur le contenu : Description des monuments anciens et modernes et autres objets curieux qu’il renferme.
TK : Oui, clairement, ce n’est pas le guide du routard, ça nous parle plus de bâtiments et d’objets. Mais je ne vois toujours pas le rapport avec le naturaliste.
Felix Mendelssohn : Les Hébrides ou La Grotte de Fingal, op.26, Ouverture, 1832
Berliner Philharmoniker, dir. Herbert von Karajan (extrait 2 )
AD : Pendant toute sa carrière militaire, Fréminville va faire des croquis. Il va s’intéresser à la faune et à la flore qu’il va croiser lors de ses voyages. Et on a par exemple une raie au large de la Guyane qu’il a découvert et qui porte son nom. En 1842, il va publier une Considération Générale sur les Mœurs et les Habitudes des Serpents.
TK : Et alors qu’il a des travaux qui sont reconnus comme fondateurs, comme vraiment pionniers dans l’étude du Finistère, dès son vivant, il va recevoir quelques critiques extrêmement virulentes. Pas sur le fond, seulement sur la forme, puisqu’on lui reproche de s’habiller en femme. En effet, Fréminville défraie la chronique à Brest par ses apparitions en se faisant appeler « La Chevalière » ou « Mademoiselle Pauline ». Il va devoir aller jusqu’à se justifier en publiant sous pseudonyme un Essai sur l’Influence physique et morale du Costume féminin. Et alors ça c’est marrant parce que l’un de ses grands amis qu’on a déjà croisé lors de notre dernière émission, Prosper Levot, écrit à propos de Fréminville : « Braver les opinions généralement reçues était le propre de sa nature ».
Kery James feat. Imany : Le mystère feminin, 2013
Kery James
Derrière chaque homme y’a une femme
Tout comme derrière chaque « je t’aime » devrait y avoir une flamme
Nos villes sont pleines de reines sans roi
À qui on fait subir des peines sans droit
On ne sait vivre avec, mais peux-tu vivre sans Elle ?
Sombre comme une rose sans couleur ou un oiseau sans aile
On y comprend rien, même en changeant d’angle de vue
Le mystère féminin serait-il notre mystère le plus connu ?
Il est facile de séduire et de rendre une femme amoureuse
Mais comment se conduire quand tu veux rendre une femme heureuse ?
Des mots sans pensée, et des rancunes inavouées
La Femme a ses raisons du cœur qu’on ne saisit jamais.Imany
You will never know
I will never show
What I feel
What I need from you, no !
You will never know
I will never show
What I feel
What I need from youKery James
On leur donne si peu mais on attend tout d’elles
Alors notre vie à deux aboutit souvent à un duel
On rêve de ne faire qu’un, mais la question c’est « Lequel ? »
Depuis quand l’égoïsme peut se conjuguer au pluriel ?
La Femme est surprenante, même son silence est un cri
En plus de l’écouter on devrait deviner ses non-dits
Doucement nous séparer comme les sentiments et l’esprit
Et au fond nous somme liés, j’dirai comme le jour et la Nuit
Nous sommes condamnés à accepter les compromis
Même si c’est se contenter de la moitié de se qu’on s’est promis
Loin de l’insouciance et de l’ignorance des premiers jours
Sur les routes de la différence on peut encore croiser l’amourImany
You will never know
I will never show
What I feel
What I need from you, no !
You will never know
I will never show
What I feel
What I need from you
AD : Avec tout ça, on peut qualifier Fréminville de personnage extraordinaire. Et ce personnage mythique, si l’on veut, s’éteint le 12 janvier 1848 à Brest.
TK : Pour Fréminville – comme finalement pour tout ancêtre qui serait entouré d’une légende familiale – quand on essaie d’en dresser un portrait fidèle, c’est important de réussir à démêler le vrai du faux.
AD : Et pour ça c’est essentiel de bien comprendre les sources qu’on a à notre disposition pour l’étudier. Tommy, est-ce que tu peux nous en parler un petit peu plus s’il te plaît ?
TK : Avec plaisir ! Alors, la première et la plus importante, c’est ce qu’on appelle les sources primaires. Elles sont de la main du sujet, donc elles sont de première qualité. Mais attention, parce que si on écrit sur soi-même, c’est qu’on laisse une trace pour la postérité, et donc forcément on choisit ce qu’on dit. On choisit aussi ce qu’on passe sous silence, ce qu’on va un peu transformer, etc. En gros, on construit son propre mythe. D’ailleurs que ça soit volontaire ou pas. Il ne faut pas oublier qu’on a aussi tout simplement les biais de la propre vision qu’on a de soi-même.
AD : On a par exemple pour Fréminville le journal de bord qui tient dès 1801 en tant que marin.
TK : Malheureusement, il n’a jamais été intégralement publié, il est resté dans la collection privée d’un descendant indirect. Mais pour Fréminville, comme pour plein d’autres personnes, on a des correspondances, on a des journaux, des journaux intimes, des mémoires…
Et ce qui est assez particulier pour Fréminville aussi, on a ses ouvrages littéraires et scientifiques qui traduisent ses intérêts, qui nous révèlent un peu son style, qui nous parlent aussi de ses convictions. On a aussi, et ça c’est important, d’autres sources contemporaines, des sources directes, qui ont connu le sujet personnellement ou seulement de réputation. Globalement, ça apporte un témoignage de comment la personne est perçue par ses contemporains.
Ça permet évidemment de nuancer et de mettre en perspective le point de vue qui est exprimé dans les sources autographes. L’intérêt, c’est que ça apporte aussi un autre regard sur tous les événements de l’époque et ça nous permet de donner un cadre à ce que notre sujet a vécu. Et enfin, avant de passer à des éléments postérieurs, on a un entre deux qui est intéressant, ce sont les mémoires posthumes.
Comme c’est des mémoires, c’est en théorie de la main du sujet, mais comme c’est posthume, c’est pas conçu pour être diffusé de son vivant. Ça va permettre d’exprimer des choses qui ne pouvaient pas être dites, au risque d’éternir une réputation, voire même de mettre une vie en danger. Mais ça passe par les filtres de l’éditeur, et du coup, on va avoir ses propres choix, ses coupes, ses rajouts, et globalement, la qualité va dépendre du sérieux de l’éditeur et on va pas se mentir de son intégrité morale.
On vous cache pas que les premières sources sur lesquelles on tombe quand on étudie un personnage comme Fréminville, ça va pas être des manuscrits autographes. On va se porter d’abord sur des sources secondaires, c’est les plus facilement accessibles. Ce sont, comme l’a dit Tommy, les récits postérieurs à la vie du sujet, de la main de quelqu’un d’autre, et ce quelqu’un a mené sa propre enquête et rassemblé des sources.
Nous ça nous intéresse parce que ça permet d’avoir du recul, du recul sur l’individu qu’on étudie, mais la crédibilité de ces sources secondaires va dépendre de la qualité de ses propres sources. En gros, c’est les sources des sources qui sont importantes, si vous me suivez. Et donc la transparence du travail va être hyper importante pour comprendre les biais qu’a pu avoir l’auteur ou l’autrice, et nous nous faire notre propre opinion.
Dans cette catégorie, on va avoir les biographies, qui vont être plus ou moins romancées, les travaux scientifiques, mais aussi les travaux historiques. Du coup, au milieu de tout ça, on a quand même besoin d’un peu de factuel et de concret. Et ça, on peut dire merci à l’administration, puisque les documents qu’elle va émettre, ils sont issus d’une source de son temps qui est réputée fiable et objective, puisque l’administration est purement statistique et n’émet pas d’avis personnel.
Sauf que même sans émettre d’avis, elle aussi a ses biais, puisqu’elle ne va illustrer que ce qui intéresse une certaine administration à un moment donné. Heureusement, dans le cas de Fréminville, c’est très riche dans le cadre de l’armée dès le XIXe siècle, et encore plus tôt, dès la fin du XVIIe siècle, c’est le cas dans la marine. Et tout ça, c’est très utile, parce que ces éléments sont souvent datés, remarquablement précis, et ça va permettre d’appuyer, ou au contraire d’infirmer des hypothèses, des légendes sur la vie d’une personne… de Fréminville dans notre cas.
Marwa Loud : Mytho, 2020, composé par Boumidjal WWD
Redescends, on connaît ton âge, t’as encore toutes tes dents
On connaît ta mif et c’est pas un gang
Et quand tu mets tapis, on sait que tu mythonnes, tu mythonnes
Rien qu’tu mythonnes, rien qu’tu parasites,
On connaît ta ie-v, et on te connaît mon amie
Et rien qu’elle mythonne, rien qu’elle jure
Sur la vie de ses gosses et sur la vie de son mari
J’crois qu’elle veut ton wari, wari, wari
J’crois qu’il veut tout Paris, Paris, Paris
C’est relou car c’est ta famille qui en paye le prix
Et que tu salis, salisApparemment t’es connue
Mais personne te connaît
Arrête un peu de bomber
Tu vas te faire plomber
Apparemment tu pèses, mais on connaît ta team
Sur Insta t’es in, mais on connaît ta ie-v
Tu connais tout Paris, mais Paris te connaît pas
Tu connais Marrakech, mais Marrakech te connaît pas
Marrakech te connaît pas, à lui te colle pas
Pour rentrer en soirée car le respect se monnaie pas
Et si jamais ça n’allait pas, c’est pas la fin du monde
T’auras juste perdu ton temps à faire la bombe
Lui, il a perdu son temps et ses potes
Elle, elle a perdu sa mif et ses copines
Trop de mythos, c’est cramé depuis l’époque
Elle s’inspire de nos vies, au final, elle les copie
Apparemment t’es connue
Mais personne te connaît
Arrête un peu de bomber
Tu vas te faire plomber
AD : Un des récits les plus insolites et les plus romantiques de Brest, c’est la passion tragique de Fréminville et de Caroline. C’est repris dans son article Wikipédia, ça apparaît de temps en temps au Télégramme, il y a même une partie du musée des Saintes qui lui est consacrée. Sauf que la première mention qu’on en a, c’est 1913. Or Fréminville est mort en 1848…
TK : Ça fait 65 ans.
AD : Je ne suis pas très bon en maths ! C’est Eugène Herpin qui nous en parle lorsqu’il publie des extraits choisis des mémoires de Fréminville. Et voici ce qu’il nous en dit :
TK : On est en 1822, Christophe Paulin est en mission dans les Antilles à bord de la frégate La Nereïde. Le 25 août, plus précisément, il participe à la Fête du Roi sur la charmante petite île de Terre-de-Haut dans l’archipel des Saintes. On écoute un extrait de ses mémoires.
AD : Deux semaines plus tard, il va barboter dans l’Anse du Marigot pour récolter des coraux pour sa collection et il manque de s’y noyer. Il est sauvé in extremis par les esclaves de sa future dulcinée. Après trois jours de coma, il se réveille dans la propriété coloniale du Morne Morel, chez la sœur aînée de Caroline. Et là, c’est le coup de foudre, genre la petite sirène.
“Où suis-je ?”, murmurai-je. Aussitôt une jeune demoiselle, qui était assise près d’une fenêtre de l’appartement, se leva, s’approcha de mon lit et souleva la moustiquaire. […] Je n’avais pas d’expression assez forte pour témoigner ce que j’éprouvais, je pris la main de Caroline et je la portai à mes lèvres, je pressai ensuite sur mon cœur cette main charmant que l’on m’abandonnait en me regardant de la manière la plus touchante.
TK : Et alors là, c’est la totale. On a les escapades romantiques, de la musique, du dessin, un amour chaste et pur et même des angoisses prémonitoires sur fond de tempête ! Les mêmes idées, les mêmes goûts, la même manière de voir et de penser.
Une chose remarquable, c’était la ressemblance qui existait entre nos deux caractères ; nous avions sur toutes les choses les mêmes idées, les mêmes goûts, la même manière de voir et de penser. […] Aussi, la plupart du temps, nous n’avions pas besoin de parler pour nous comprendre, nous lisions nos pensées dans nos regards. Bien certainement nous étions faits l’un pour l’autre.
TK : Le jour de la séparation pour nos deux tourtereaux arrive le 17 octobre. Ça fait finalement à peine deux mois qu’ils se fréquentent. Parce que Fréminville doit appareiller le lendemain et il ne sait pas quand est-ce qu’il pourra revenir. Finalement, il est de retour le 6 décembre. Mais là, Caroline est introuvable et la maison est vide.
J’avais redescendu le Morne Morel, je passais au bord du Grand Étang et je traversai le cimetière de l’île qui est sur ses rives et qui n’a pas de clôture ; en passant près d’une tombe fraîchement revêtue de gazon, mes yeux se portèrent machinalement sur la croix plantée en tête, et ils lurent ces mots : Caroline C… morte le 30 novembre 1822. Priez pour elle ! […] Je tombai presque sans vie sur le tombeau de celle dont, un instant avant, je croyais aller recueillir les baisers d’amour.
AD : C’est la vieille nourrice de Caroline, Marguerite, qui accepte de lui raconter ce qu’il s’est passé : après son départ, la jeune fille dépérit. Et à voir passer plusieurs fois la Nereïde qui ne fait aucune escale sur l’île, elle s’est crue abandonnée. Désespérée, elle décide de mettre fin à sa souffrance en se jetant dans les flots, à l’endroit même où Fréminville a été sauvé.
TK : Clairement, on est quelque part entre le suicide d’Égée qui guette le retour de son fils Thésée et le destin tragique de Roméo et Juliette.
AD : Fréminville est inconsolable. Il récupère les vêtements de Caroline et va même jusqu’à les porter avec une espèce de dévotion envers cet amour perdu.
TK : C’est l’origine tragique que l’histoire a retenue pour cette excentricité d’un glorieux marin et d’un éminent savant qui s’habillait en femme.
Ça, c’est ce qui est repris depuis plus d’un siècle dans toutes les publications historiques et biographiques au sujet de la Chevalière. Mais si on creuse un peu, on peut trouver qu’entre 1907 et 1909, Léon du Rocher, le fondateur du Furteur Breton, qui est un magazine local, a mené lui-même une enquête absolument passionnée sur Fréminville, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il est totalement fasciné par son sujet. C’est même lui qui est à l’origine de la redécouverte et du sauvetage de la tombe de Fréminville, et c’est grâce à lui qu’on peut encore la voir aujourd’hui au cimetière de Saint-Martin.
Mais alors même qu’il nous raconte qu’il consulte personnellement les manuscrits de la Chevalière, et qu’il va aller jusqu’à analyser mais vraiment en détail toutes les raisons possibles de pourquoi Fréminville utilise cet étrange pseudonyme de Caroline pour écrire son essai sur le costume, à aucun moment il ne parle de l’histoire tragique d’amour avec Caroline dans Les Saintes. C’est quand même un petit peu suspect. C’est Anne Chassain-Burette, en 2014, qui va nous apporter des éléments de réponse dans un article du bulletin de la Société archéologique du Finistère.
Elle va utiliser tous les outils de la généalogie pour démontrer que Caroline, c’est juste un mythe. Reprenons en commençant par des faits concrets. Le décès de Caroline.
Dans l’état civil de Terre de Haut, en 1822, on a que 8 décès de femmes. Aucune ne s’appelle Caroline, aucune n’a 19 ans, l’âge de cette héroïne, et il n’y a aucune noyade. Et c’est pareil pour les années avoisinantes, au cas où Fréminville aurait été un peu approximatif sur les dates.
Bon, casse-la ne tienne, on repart en arrière, on va essayer de trouver une essence de Caroline. Dans les régistres des Saintes et jusqu’à ceux de Pointe-à-Pitre, histoire de ratisser large, il n’y a que deux Caroline qui correspondent à l’âge donné par Fréminville. Sauf qu’elles sont de pères inconnus et de milieux sociaux défavorisés.
On est à des milliers de lieux de l’aristocratie bourgeoise coloniale, avec sa petite nourrice, dans sa petite plantation, que nous décrit Fréminville. Et puis en plus, autre incohérence, on sait par l’état civil, cette fois de France métropolitaine, que Fréminville est déjà mariée depuis 1815. Et ça colle pas non plus pour les bâtiments.
Alors là, on a moins de chance au niveau des sources, on n’a pas le cadastre. Par contre, on a des cartes détaillées, une de 1825, une autre de 1828, et elles ne décrivent aucune habitation avec une allée plantée au Morne-Morelle. Et puis c’est un lieu qui est exposé aux ouragans, c’est pas du tout cohérent pour avoir une maison.
Par contre, on a à la même époque, et à cet endroit précisément, les restes d’une batterie militaire qui était déjà visible sur une carte de 1804-1805. Et puis pareil, Fréminville nous raconte que la sœur de Caroline a vendu la maison après le décès, mais il n’y a aucune trace de cette vente dans les minutes de notaire, qui sont pourtant très bien conservées aussi. Et pour aller un peu plus loin aussi, concernant la tombe, alors, le cimetière aujourd’hui est détruit, mais la description n’est pas cohérente.
C’est difficile d’imaginer, à l’époque, l’enterrement d’une suicidée par sa nourrice dans l’enceinte d’un cimetière consacré, en plus soi-disant ornée de palmiers qui auraient été offerts par le représentant de l’État, ça colle pas. Même ce que Fréminville nous raconte à propos du fleurissement de la tombe, c’est pas une tradition en pratique à Terre de Haut. Là-bas, comme il y a peu de fleurs même qui poussent, les tombes sont décorées de coquilles.
Et puis ce ne sont pas les seules incohérences narratives qu’on a. La liberté des amoureux que Fréminville nous décrit, pour une jeune fille de bonne famille chaperonnée par sa sœur aînée, c’est pas possible. Autant les mœurs peuvent être un peu plus libres pour les classes populaires, mais dans la grande bourgeoisie, l’aristocratie, on est à une époque de rigidité exceptionnelle des conventions. Surtout dans les Antilles.
Lacadio Ern nous en parle en 1921. Il n’y a rien de romanesque dans les fiançailles créoles. En plus de ça, Fréminville est marié.
Il est attaché aux valeurs de la chevalerie. C’est un royaliste membre de l’ordre du Christ. C’est pas quelqu’un qui va s’engager comme ça dans une amourette, d’autant plus que c’est un officier qui est juste de passage.
Autre truc à relever, on nous raconte qu’il ne se séparait jamais d’un médaillon de cristal qui contenait une mèche de cheveux offert par Caroline. Ce médaillon, on ne l’a jamais vu, et aucun de ses contemporains n’en a jamais parlé. Autre petit détail qui nous met un peu la puce à l’oreille, c’est qu’un coup Caroline est de constitution si faible qu’elle s’essouffle à la moindre promenade romantique, un coup elle fait des treks intensifs tous les jours pour surveiller le retour du bateau de son bien-aimé.
Au contraire, tout le récit est étonnamment cohérent avec des grands poncifs de la fiction romanesque. Déjà, Caroline elle-même, c’est plus une forme de féminité idéalisée du romantisme qu’une personne qui a des vrais caractères. Leur histoire d’amour elle-même, elle reprend finalement la structure, et assez exactement, de l’histoire d’amour de Paul et Virginie, qui est un roman à succès qui a été publié en 1788 et que Fréminville a très probablement connu pendant sa jeunesse.
On a aussi des thèmes de Tristan et Iseult qui s’y retrouvent. Et il faut se rappeler qu’à l’époque, c’est un roman courtois qui vient d’être redécouvert, et que Fréminville, qui est médiéviste celtisant, qui est brestois, qui est érudit, connaît si bien qu’il a écrit à ce sujet en 1843. Le château de la Joyeuse Garde, asile fortuné des amours du brave Tristan de Léonet et de la blonde et charmante Iseult, existe réellement sur la lisière de la forêt de Landerneau, où il est encore connu sous son ancien nom.
Là, on le voit bien : que ce soit Fréminville ou ses biographes, il y a un mélange de mythes transposés dans la réalité. Et pour conclure cette histoire de Caroline, si elle a existé, elle ne s’appelait probablement pas Caroline, elle n’était certainement pas de la haute aristocratie et probablement même pas d’un milieu distingué. Le drame romantique des amoureux, lui, c’est juste de la fiction.
Ce n’est même probablement pas de Fréminville, et on peut se demander si ce n’est pas une invention tardive de ses biographes…
Tous ces éléments contradictoires nous compliquent grandement la tâche, on ne va pas le cacher. Comment dresser un portrait qui soit fidèle à qui était la chevalière ? En tant que généalogiste, le plus important pour nous ça va être de revenir à un écrit qui soit vraiment de sa main et qui est sans ambiguïté reconnue comme telle par tout le monde y compris de son vivant.
Ce fameux essai sur l’influence du costume féminin que Fréminville écrit sous le pseudonyme d’une « Caroline » qui l’aurait rencontré à Brest. Et la première chose qu’elle fait, c’est qu’elle apporte une justification morale de son travestissement. C’est logique et c’est cohérent dans une société où la morale et la bienséance guident et dirigent le comportement de tout le monde, en particulier des groupes sociaux dominants.
Son premier argument, eh bien, c’est l’ancienneté de cette pratique. En plus de le placer dans une continuité historique, elle fait aussi appel à la nature et à l’aspect instinctif du comportement. Et ça, c’est vraiment un point sur lequel elle insiste régulièrement, sur lequel elle revient à plusieurs reprises : ce n’est pas contrôlable, ce n’est pas une phase, c’est un élément constitutif profond de son identité.
On entend également une volonté d’être assimilé au genre féminin par ses contemporains. Et on ne parle pas simplement de porter des vêtements féminins, de se comporter en femme, il y a véritablement un changement d’attitude. On a une manière de se comporter qui traduit vraiment une volonté de changement d’identité.
« Je ne pouvais pas croire qu’il ne fut pas une femme, et une très jolie femme. Il avait des gants blancs et des petits souliers de satin rose. Prévenu, cette fois, qu’il était homme, je ne pouvais m’empêcher d’admirer la grandeur.
Jean-François Lesueur : Paul et Virginie, 1794
d’après Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, 1788
Opéra en version de concert, direction Hervé Niquet, 2006
Chœur & Orchestre Philharmonique de Radio France
Nigel Smith : Saint-Albe
Sophie Fournier : Herminie« Et là devant, la malheureuse Herminie et le bon Saint-Albe attendent courageusement que leurs esclaves retrouvent leurs enfants. Et font ce qu’ils savent le mieux faire, gémir sur leur sort et pleurer sur leur malheur. »

Laisser un commentaire